La saga Lovable, l'Ikea du code
Le "no-code" devient le "we code", avec le design suédois au cœur de la matrice
Comment trouve-t-on les idées de saga à vous raconter ? C’est le fruit de lectures, de questionnements, de discussions avec Johan mais aussi de choses vécues.
Pour cette semaine, j’ai vu Mathieu Stefani monter quasi en live un site pour Fleurons (mon autre projet) avec Lovable, la start-up qui permet de créer des sites et logiciels. La simplicité du process m’a vraiment sidéré. Alors simplement, je suis demandé d’où venait cette boîte dont tout le monde parle. Réponse : de Suède. Et ça a son importance.
Je vous explique.
Chapitre 1 - Tout commence avec un physicien
Anton Osika n’est pas un entrepreneur ordinaire : avant de cofonder Lovable, il a été physicien des particules au CERN, ingénieur fondateur chez Sana Labs (qui fabrique des agents IA pour les entreprises), et cofondateur de Depict.ai, une startup passée par le célèbre accélérateur Y Combinator qui permet de créer des expériences visuelles interactives grâce à l’IA. C’est ce parcours atypique, mêlant rigueur scientifique et instinct entrepreneurial, qui va donner naissance à l’une des aventures les plus stupéfiantes de l’histoire des startups.
C’est en 2023, alors qu’il travaille encore chez Depict, qu’Osika développe GPT Engineer, un outil open source démontrant le potentiel des grands modèles de langage à écrire du code fonctionnel à partir de simples instructions. Un outil qui obtient rapidement des dizaines de milliers d’étoiles sur GitHub. La preuve de concept est faite. La question n’est plus de savoir si l’idée tient la route, mais comment la transformer en business.
Chapitre 2 - Coder sans coder
Dans la foulée du succès de GPT Engineer, Osika et son associé Fabian Hedin continuent de travailler sur l’outil et lancent fin 2023 une version commerciale baptisée «GPT Engineer App», ciblant les utilisateurs non techniques. L’application fait rapidement sensation en atterrissant en une des pages de Product Hunt et Hacker News, attirant des centaines d’abonnés payants du jour au lendemain.
Leur ambition : rendre la création de logiciels accessible à tous, même à ceux qui n’ont jamais touché une ligne de code. Ce n’est pas du no-code au sens traditionnel du terme, pas de blocs à glisser-déposer, pas de templates rigides. C’est autre chose : l’utilisateur décrit son idée en langage naturel, et la plateforme génère une application complète et fonctionnelle. Un an plus tard, en décembre 2024, l’application est formellement rebaptisée Lovable.
Chapitre 3 - Huit jours, 1 million
Le timing est parfait. Le monde découvre alors le concept de vibe coding, inventé par Andrej Karpathy, cofondateur d’OpenAI et ancien directeur IA chez Tesla, qui décrit une approche où le développeur “se laisse porter par les vibes, embrasse les exponentielles et oublie que le code existe”.
La trajectoire est immédiatement vertigineuse. En seulement huit jours après son lancement commercial, la startup atteint 1 million d’euros de revenu annuel récurrent (ARR). Deux mois plus tard, ce chiffre grimpe à 10 millions. Tout cela avec seulement 15 collaborateurs. Le monde de la tech se frotte les yeux.
Les mois suivants ressemblent moins à une courbe de croissance qu’à un décollage vertical. En février 2025, Lovable dépasse les 17 millions de dollars d’ARR, avec plus de 30 000 utilisateurs payants et 25 000 projets créés quotidiennement. En mars 2025, la plateforme génère 10,4 millions de visites en 28 jours, devançant ses principaux concurrents. Et les utilisateurs reviennent. Plus que sur ChatGPT. Ce n’est plus seulement un produit qui buzz : c’est un produit que les gens utilisent vraiment, et auquel ils reviennent.
La philosophie de l’équipe est aussi inédite. En juin 2025, la startup décide volontairement de réduire son ARR de 1,5 million de dollars en un seul jour, en basculant tous les utilisateurs vers une forfait moins cher mais enrichi de nouvelles fonctionnalités collaboratives. Un sacrifice délibéré sur l’autel de la satisfaction utilisateur.
Chapitre 4 - Huit mois, deux milliards
En février 2025, une première levée de 15 millions d’euros pose les bases. Puis, en juillet 2025, Lovable annonce une levée de 150 millions d’euros à une valorisation de 2 milliards d’euros. La startup suédoise vient d’officiellement rejoindre le club très fermé des licornes. Le tout en moins d’un an d’existence.
L’histoire ne s’arrête pas là. Lancée il y a seulement un an, Lovable lève en décembre 2025 la somme de 330 millions de dollars, ce qui la valorise à 6,6 milliards de dollars. La startup revendique alors 320 000 clients payants et plusieurs millions d’utilisateurs sur sa version gratuite. De grandes entreprises comme Uber, Klarna et Deutsche Telekom l’utilisent pour accélérer leurs phases de prototypage.
En mars 2026, l’ARR de Lovable atteint 400 millions de dollars, avec seulement 146 employés, un ratio revenus par employé qui défie toute comparaison dans l’histoire du secteur.
Lovable n’est pas simplement une belle success story nordique. Elle incarne une rupture profonde dans la façon dont le logiciel est créé. En éliminant les barrières techniques, elle permet à des millions de non-codeurs de transformer leurs idées en réalité, des entrepreneurs aux designers, en passant par les petites entreprises, tous peuvent désormais créer des solutions sur mesure sans dépendre d’équipes de développeurs.
Rien n’est gagné. Dans un marché où la règle du “winner takes all” prévaut, où des concurrents comme Cursor affichent des valorisations de 30 milliards de dollars, et où des géants comme OpenAI ou Google avancent sur le même terrain, la startup devra maintenir son avance technologique.
Épilogue - L’école du design
Je fais le lien entre la réussite de Lovable et un autre phénomène décrit dans un article de Fast Company : la Suède figure parmi les pays les plus prolifiques en matière de startups, avec plus de 46 licornes, se classant première en Europe par habitant. Pour un pays de seulement 10 millions d’habitants…
On peut attribuer ce succès aux politiques progressistes, aux talents en ingénierie ou à l’écosystème d’investisseurs. Mais Fast Company avance une explication plus profonde : l’engagement envers le design. La Suède ne considère pas le design comme un simple habillage esthétique, mais comme une stratégie d’entreprise à part entière, un état d’esprit ancré dans la culture. Avec la volonté de le démocratiser pour le plus grand nombre.
Et tout ça s’applique à l’expérience utilisateur comme l’a fait Lovable.



